De la démocratisation

Considérons deux groupes dans l’espace encombré de la « création parfumée » : Le groupe A, qu’on appellera avec un brin de dérison « l’Occupant », constitué des grandes maisons de parfumerie et autres magnats du luxe, des grosses niches qui ressemblent de plus en plus à des maisons ;  et le groupe B, qu’on appellera « le Résistant », formé de petites niches qui sont restées minuscules, d’artisans véritables et autres passionnés.

L’Occupant est là depuis des décennies. Il connaît la musique. D’ailleurs c’est là qu’il est né : dans le « Pays du parfum », la France. De lui dépend une bonne partie du PNB côté luxe, des exportations ; il est courtisé par les cartels de chimie qui lui cèdent, parfois à prix fort, les dernières trouvailles olfactives en génie moléculaire. Il a tous les produits qu’il veut à disposition (une collection riche de plus de 4000 matières) : il lui suffit de passer un coup de fil. Dans un laboratoire clair et spacieux, où s’agitent de nombreux assistants, il crée la fragrance de demain, avec l’espoir que celle-ci s’arrachera de Paris à Dubaï et de New-York à Tokyo. Il a, c’est peu de le dire, une « certaine pression » sur les épaules. Tout est donc optimisé pour qu’il réussisse dans sa tâche. Outils de pointe à disposition (head-space, chromatos, nez électronique, etc.), chimistes à ses petits soins, matières travaillées, distillations fractionnées, têtes de cuvées, et même, pour certains, champs de fleurs attitrés (Chanel, par exemple, a ses roses, à Grasse). De quoi voir venir.

Malgré cela, il arrive parfois sur nos étals des parfums consternants de platitude, écoeurants, lénifiants, ou raccoleurs. Vite remplacés par d’autres. Ne donnons pas de nom, il suffit de faire un tour chez Sephochose ou son amie Marion. Mais ce n’est pas la faute de l’Occupant : ce sont les « tests consommateurs » que voulez-vous. Les gens n’aiment pas le spécial, dans l’ensemble. Il faut que ça plaise « au plus grand nombre ». Bon.

Il arrive aussi, en linéaires, c’est plus rare mais disons-le, de très belles choses. (Encore heureux.)

Le Résistant, lui, n’a pas toute cette armée à disposition. Il est seul dans la jungle, un simple coutelas à la ceinture, tel le Fils des âges farouches. Peu intéressant économiquement, il n’est pas courtisé par les laboratoires, n’a droit à aucune nouveauté moléculaire. En outre, l’accès aux « belles matières » lui est pratiquement interdit en France – sauf à être un peu malin ou habiter ailleurs. S’il en veut, s’il veut autre chose que les huiles essentielles médicinales, il doit user de systèmes D, passer par l’étranger, qui lui vendra, à prix exorbitant vu les droits de douane doublés, des produits pour la plupart « fabriqués en France » – savoureuse ironie. Et des matières de synthèse, indispensables (encore qu’on peut en discuter, il y a des parfumeurs qui font fort s’en passer, au prix de créations plus plates…) Il lui faut donc une grande motivation, au Résistant. Si sa motivation est suffisamment grande, il n’aura pas peur de passer des heures sur Internet, pays où l’on trouve beaucoup de choses si l’on se donne la peine de chercher. Beaucoup d’informations. En anglais pour la plupart, évidemment. Il trouvera par exemple, sur des sites indiens, des chromatogrammes de ses fleurs préférées (rappelons que le chromatogramme est un document d’analyse chimique qui montre (presque) toutes les composantes chimique d’une odeur). Ainsi pourra-t-il essayer de recréer ici une tubéreuse, là un lilas, un muguet… pour autant qu’il puisse réunir les « ingrédients » principaux et les doser avec science. Il existe bien sûr, dans les laboratoires, des « bases » déjà prêtes. Base de rose, base de néroli ou d’oeillet reconstitué, base « fougère », etc. Mais là il y a perte de contrôle puisque la base est déjà créée. Il suffit de l’incorporer à la formule. L’Occupant, lui, utilise souvent des bases, car le temps lui manque en général, aussi s’efforce-t-il d’en gagner. Sa créativité est ailleurs. Enfin on espère.

Cette dichotomie est moins marquée dans les pays anglo-saxons, où la parfumerie créative tend à devenir une sorte de sport national. Où il n’est pas nécessaire d’avoir suivi la filière consacrée – né à Grasse dans une brouette de lavande, école à Versailles, pedigree vérifié – pour exister un peu. Où il y a des forums consacrés à la création de fragrances. Des livres sur la formulation, un tas de choses. Aux USA, surtout, tout est bon pour faire entrer des dollars dans les caisses (j’enfonce une porte ouverte). On vend à tout le monde pourvu qu’il paye. Le métier de parfumeur est moins protégé (voire protectionniste) ; tout le monde a sa chance de s’y essayer, ensuite c’est le marché qui trie, qui décide. Le Dieu marché, parfois bienveillant, souvent cruel. Mais juste.

On notera que le phénomène est tout aussi frappant dans le domaine de la photographie, et celui de la littérature, où là, la vague de démocratisation a largement submergé, et depuis déjà quelques temps, le monde professionnel. Tout le monde est photographe. Tout le monde est écrivain. Et cuisinier bien entendu. Do it yourself. Tout le monde sera-t-il parfumeur ?

J’exagère à peine 🙂

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Let’s consider two groups in the crowded space of the « fragrance creation » : Group A, called with a sprig of derision the « Occupant », consisting of huge industries and other perfumery tycoons, big niches looking more and more like buildings ; and group B, the « Resistant », composed of small niches that remained tiny, true craftsmen and passionate people.

The Occupant has been there for decades. He knows the music. Besides, this is where he was born: in the « Land of perfume », France. Him depends a good deal of luxury side GDP, exports and is courted by chemistry cartels which yield, sometimes at high prices, the latest fragrances findings in molecular engineering. It has all the products being available (a collection of more than 4000 substances): just give a call. In a clear and spacious lab, where are many assistants, he created the fragrance of tomorrow, with the hope that it will sell from Paris to Dubai and New York to Tokyo. It means  « some pressure » on the shoulders. Everything is optimized for him to succeed in his task. Advanced tools available (head-space, chromatos, electronic nose, etc.)., chemists, fabricated materials, fractional distillations heads, and even special garden (Chanel, for example has its roses, in Grasse). What to see coming.

Nevertheless, there are a lot of poor or disgusting perfumes coming on the market, consensual fragrances. Beautiful things too, but not very often.

The Resistant has not a such a big staff. He is alone. Economically unattractive, it is not courted by laboratories, not entitled to any new molecular stuff. In addition, access to the « finest materials » is difficult in France, even impossible – except to be a bit clever or live elsewhere. If he wants anything other than medicinal EO systems he’s obliged to buy products in other countries, in EU ou elsewhere. In USA for instance,  which sell products « Made in France » for a high price because of the taxes – delicious irony. And synthetic materials, essential (although we can discuss, there are perfumers who are strong without them, but creations are a bit flatter …) He has to be very motivated. If motivation is high enough, it will not be afraid to spend hours on the Internet, a country where there is a lot of interesting infos if you take the time to look at. In english for the most part, of course. He founds, for example, on Indian sites chromatograms of her favorite flowers (remember that chromatogram is a document that shows chemical analysis (almost) all the components of a chemical smell). And will he try to recreate here tuberose, lilac there, lily of the valley … if he can mix and measure the « ingredients » with science. There are of course, in the laboratory, « bases » already done. Rose base, neroli base, carnation reconstituted base, « Fougère », etc.. But then there is a loss of control as the base is already created. Just incorporate it into the formula. The Occupant, he often uses bases, because he’s in a hurry, time is money, etc. His creativity is elsewhere. We hope so.

This dichotomy is less pronounced in the Anglo-Saxon countries, where the creative perfumery tends to become a sort of national sport. Where it is not necessary to have followed the industry devoted – born in Grasse in a wheelbarrow lavender, school in Versailles, pedigree checked – just to exist. Where there are forums dedicated to the creation of fragrances. Books on the formulation, a lot of things. The U.S., especially, everything is good for making money (I push a door open). We sell to everyone as long as it pays. The job of a perfumer is less protected (or protectionist), everyone has a chance to try it, then it is the market that sorts, who decides. God the market, sometimes benevolent, often cruel. But fair.

It should be noted that the phenomenon is equally striking in the field of photography, and the literature, and there, the wave of democratization has largely submerged, and for quite some time, the professional world. Everyone is a photographer now. Everyone is a writer. And a cook of course. Do it yourself ! Everyone will be a perfumer?

Not even kidding


8 réflexions sur “De la démocratisation

  1. Non, tout le monde ne peut être parfumeur, car il faut, en premier, « un nez » à toute épreuve. Tout comme pour la voix d’un chanteur à l’opéra, Ni alcool ni tabac etc.

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    1. Avoir un nez qui fonctionne est suffisant ; ce qu’il faut surtout c’est une mémoire olfactive qui permette de classer les odeurs et surtout les retrouver… Par ailleurs il y a des parfumeurs qui boivent, fument, mangent du camembert. Ça ne les empêche pas de travailler, au contraire. Le tout est de ne pas le faire en même temps 😉

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  2. Bonjour NLR,
    A mon tour de vous laisser un message 🙂
    Je pense que vous avez bien analysé la situation.
    Une petite chose quand même : le résistant a aussi accès aux belles matières premières. Il les paye à prix fort et les travaille avec passion pour les offrir à ses clients (qui sont des esthètes amateurs de beaux parfums).
    Et vous avez raison, tout le monde veut devenir quelque chose, (parfumeur, écrivain, star de télé, etc.) et briller pendant peut être 15 minutes, ou plus ?
    J’ai un collègue qui dit à ce propos : Tout le monde a un nez et peut sentir. Tout le monde a 10 doigts. Est-ce pour autant que chacun de nous est un Mozart en puissance ?

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    1. Merci de votre visite, Alex !
      Si ça se trouve il y a pas mal de Mozart (et d’Einstein, et de Picasso…) qui s’ignorent autour de nous, et que personne ne voit. Car on ne leur donne pas la voix. Peut-être qu’avec cette démocratisation galopante, cette rupture des barrières, ils apparaîtront plus clairement. C’est ce qu’on peut leur souhaiter 🙂

      Pour les matières premières, oui, le Résistant peut en avoir quelques unes (s’il a des potes chez Robertet ou Charabot hahaha), mais il faut s’armer de patience, de motivation, et ne pas être trop regardant sur les sommes dépensées. Ce qui est évidemment un frein. Je vais vous dire, pour ma part le plus difficile à obtenir c’est… tataaa… l’alcool de parfumeur ! Tout simplement. Ça c’est vraiment compliqué, en France. Faut passer par les douanes, l’administration, tout le binz. Ça peut décourager…

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      1. Pour l’alcool de parfumerie à 96° en effet c’est compliqué mais sinon vous pouvez toujours vous rabattre sur l’alcool de pharmacie à 90°. Mais là aussi les quantités sont limitées. Il me semble que vous avez droit à 200ml maxi par semaine. En dernier recours il reste l’alcool de fruit (je crois que c’est 12€ le litre, à Leclerc) mais je ne garantie pas le résultat…sauf si vous voulez faire de l’absinthe 🙂

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  3. Sans rire. Et si vous fabriquiez votre alcool brut vous-même ? Bon, c’est interdit, on le sait, tout comme de cultiver du chanvre sur son toit, mais j’ai connu un Bruxellois (ex membre du mouvement COBRA) quelque peu excentrique mais très futé, et qui faisait de l’alcool avec pratiquement tous restes qu’il récoltait au marché et même des épluchures de pomme de terre. Le tout serait de dénicher un vrai distillateur à l’ancienne. « Good look » à vous !

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  4. Hi Nicolai. Great post! I am happy to find peoples with the same questions that i have. I live in Brazil and i love perfumery and fragrances. Here practically dont have perfumery schools and much less a market or culture to recept and smelling the alternative perfumes and fragrances. The market is highly closed and dominated by the « Occupants ». We always thinking that our countries are worse then outhers. In my conception, France was the best country to self learnings of perfumery… the local where had the most enabling environment and opportunities for the growth of a perfumer. My studies of the fragrance science still are in the beginnig, but i feel that the most tool for those who want to learn and acquire knowledge of anything is the Internet. In it all have chance and it’s the revolution. Without internet, surely i would not be talking to you about this and dont would have ears to hear you like now. If we do a parallel and comparison with 10 years ago, we have much more chances to grow. Be patient and persistent. Positive thinking and keep in the game!

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    1. Thank you Joao for passing by ! That’s nice to see people from far countries coming here to read and share opinions and stuff ! In Brazil you sure have a lot of good natural and exotic things& material to smell isn’t it ? Anyway, I totally agree with you on the question of the Internet capabilities to grow knowledges all around the world : Internet is the bigest country, but has no dimension 🙂

      Be welcome here to speak, share, comment, ask questions, everything you want !

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