Quelques considérations

La composition de fragrances est une activité variée qui demande beaucoup de manutention, de petits travaux anodins et chronophages, quand on travaille seul, sans assistant, sans « petites mains ». Là par exemple je viens de passer une demi-heure dans ma cuisine à faire la vaisselle (laver les pipettes, les marmottons, quelques flacons à réutiliser, etc.). Il y a bien sûr des pipettes jetables, on peut aussi décider de ne pas laver les fioles (et de les laisser pleines avec les essais inaboutis) mais à la longue ça finit par devenir cher. 1€ la pipette, 0,70€ le marmotton (petite fiole) ; quand on les compte par dizaines ça va vite… Non, pas d’alternative : il faut laver. Et soigneusement pour que les réutilisations ne soient pas « contaminantes ». Alcool ménager/savon inodore/eau bouillante, ce genre. Pas de problème : je mets un disque du label ECM et c’est parti. Ensuite on met à sécher et on range.

Par ailleurs les essais de formules, nombreux, coûtent cher lorsqu’on travaille avec des matières onéreuses, comme des absolues de fleurs ; ça semble trivial mais il est indispensable de faire la « chasse au gaspi », de ne pas utiliser plus de matière que nécessaire. Pour le parfumeur indépendant, ou l’amateur au budget limité, le moindre gramme de matière doit pouvoir être efficace, donner tout ce qu’il peut sans « passer par la fenêtre ». Il vaut mieux se tromper dans un essai d’un ml que de 10 ml. On opère donc à la goutte près (d’une dilution pesée), plutôt qu’à grandes rasades de ceci ou cela. Et on multiplie les essais, les proportions, les combinaisons. C’est une des raisons (mais il y en a beaucoup) pour lesquelles la parfumerie de grande distribution est surtout constituée de matières de synthèse, globalement plus économique (à quelques exceptions près comme certains muscs ketone par exemple). Les marges sont plus grandes. (Une autre des raisons est que les matières de synthèse, molécules relativement linéaires et stables sur le plan olfactif, sont domptées avec plus de facilité que les naturelles (qui se composent intrinsèquement de plusieurs dizaines voire centaines de molécules différentes).)

On voit vite que tout cela est complexe, et demande du temps. Le temps, voilà un aspect indissociable de la parfumerie. A l’heure où tout se fait vite, s’obtient vite, la parfumerie, elle, se pose dans le temps incompressible. Les essais doivent mûrir pour être évalués au mieux. Vous créez un accord aujourd’hui et le sentez ; il ne sentira pas tout à fait la même chose dans quinze jours ; les notes de fond remontent légèrement. Il faut respecter ce décalage, en tenir compte. Ce n’est pas évident. On laisse reposer et on réévalue ; on modifie si besoin. Ne pas être pressé, donc. Jamais. On a perdu l’habitude de  ce temps nécessaire avec le numérique ou tout est instantané. C’est la dimension artisanale, séculaire de la parfumerie : pour l’instant elle ne connaît pas l’ère numérique.

J’ai longtemps travaillé dans un laboratoire de tirages argentiques, où le « tirage final » s’obtenait au prix d’essais parfois laborieux, passant de bains en bains après avoir séjourné sous l’agrandisseur où officiait le tireur. Il fallait s’y prendre à quinze fois, bien souvent, pour obtenir le résultat voulu, d’amélioration en amélioration. Je vois dans la création de fragrances une certaine analogie avec cette époque qui semble d’un autre temps. Rien n’est automatique, ni rapide. A moins de faire n’importe quoi. C’est une école de patience.

La prochaine « Photolfactive » s’articulera autour du citron de Sicile. J’y travaille, conjointement à un parfum construit sur un accord de tubéreuse, de cacao et de fleur d’oranger… (Un parfum pour ma douce amie.)

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Fragrances composition is a varied activity that requires a lot of handling, small trivial and time-consuming work, when working alone, without an assistant, without « little hands ». Here for example I just spent half an hour in my kitchen to do the dishes (washing pipettes, marmots, a few bottles to reuse, etc.).. There are of course disposable pipettes, you can also decide not to wash vials (and leave them full with unfulfilled tests) but in the long run it ends up being expensive. 1 € pipette, the « marmotton » € 0.70 (small vial) when we count by tens it goes fast … No, no alternative: we must wash. And carefully so that reuses are not « contaminating ». Rubbing alcohol / odorless soap / hot water, like this. No problem: I put a cd (label ECM generally) et voilà. Then we start to dry and store.

Also testing formulas is expensive when working with rare (and expensive !) materials, such as absolute flowers ; that seems trivial but it is essential to avoid waste, to not use more material than necessary. For independent perfumer, amateur or budget, every gram of material must be effective, giving everything it can not « go out the window. » It is better to err in a trial of one ml of 10 ml. It therefore operates to drop by (a dilution weight) rather than large drafts of this or that. And multiplied trials, the proportions, combinations. This is one reason (but there are many) for which the mainstream perfume retail consists mainly of synthetic materials, generally more economical (with a few exceptions such as musk ketone for example). Margins are greater. (Another reason is that synthetic materials, linear and relatively stable molecules on the olfactory side, are more easily tamed than natural (which inherently consist of dozens or even hundreds of different molecules).)

We quickly see that this is a complex and time consuming. Time, this is an integral aspect of perfumery. At a time when everything is done quickly, can be obtained quickly, perfumery takes time. The tests must mature to be evaluated. You create a chord today and smell it, that will not smell the same thing in a couple of weeks , and the base notes back slightly. We must respect this shift. It is not obvious. Chords are modified if necessary. Do not be in a hurry, then. Ever. We lost the habit of this time with digital where everything is instantaneous. 

I have long worked in a silver prints lab, where the « final draft » was obtained at the cost of sometimes laborious tests, from bath to bath, staying under the enlarger where officiated the shooter. Sometime fifteen prints to get one well done, to get the desired result, improvement in improvement. I see in creating fragrances a certain analogy with the time that seems from another time. Nothing is automatic nor rapid. Unless you do anything. It is a school of patience.

The next « Photolfactive » will speak about the Sicilian lemon. I’m working on, along with a perfume built on a chord of tuberosa, cocoa and orange blossom … (A perfume for my sweet girlfriend 🙂


13 réflexions sur “Quelques considérations

  1. Bonjour NLR,
    J’aime bien cette reflexion sur le temps, qui passe, nous dépasse et nous permet de revenir sur nos pas. Parfois quend je travaille je suis prise entre deux feux : celui de l’industrie qui veut tout pour hier, et mon travail quotidien, parfois laborieux dans le bon sens du terme, qui me demande du temps, des petits pas et du recul. C’est bien de vieillir, car aujourd’hui ce temps m’angoisse beaucoup moins. Quand j’ai débuté le métier j’avais le sentiment que les « dead-line » filaient entre mes doigts et annoncaient systématiquement ma mise à mort :))). A ce propos, si vous avez un lave vaiselle, vous pouvez gagner du temps ! N’hésitez pas à l’utiliser pour nettoyer vos flacon avec une lessive neutre ou du vinaigre blanc ( un peu ) qui permettra de dégraisser les flacons. RIncez rapidement auparavant vos flacon…pour ne pas polluer d’odeurs de parfumerie votre lave vaisselle !!
    VoOus pouvez aussi pour économiser vos matière premières, les diluer dans du solvant ou de l’alcool, vous remarquerez qu’elles demeurent efficace et puissante et en même temps plus « souple » a travailler. Vous percevrez mieux l’odeur dans les détails. Ensuite, tous ces flacons en solution, conservez les au frais, au frigo pour les plus fragile, sinon dans un placard frais, sans lumière ( la conservation dans un solvant, tel le DPG est plus stable, dans l’alcool la matière « travaille » danvantage).
    J’ai lu votre premier post  » le vent dans les arbres » votre approche figurative avec un soupson de d’abstraction est très une bonne idée pour commencer à comprendre le rapport d’odeur.

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  2. Merci de votre commentaire Céline, et de vos conseils. C’est vrai qu’en terme de marché et surtout de consommation, on a l’impression que le temps est l’ennemi public N° 1 : Il faut toujours tout pour hier en effet. Alors que parfois les décisions mettent un temps infini à se mettre en place. Vaste sujet que le temps.

    Pour ce qui est de la machine, n’ayant pas de « famille nombreuse », pour l’instant je n’en ai pas ; mais ça risque de venir un jour. Donc vous dites que le DPG garde les matières plus stables plus longtemps. Je veux bien vous croire. Il a fait chaud cet été et j’ai dejà perdu une solution de vétiver à 10%, une de ionone beta, et une dernière d’absolue de (feuille de) violette ; elles ont tourné aigre, comme de la vinasse. Je les ai remplacées. C’est une expérience enrichissante en fait, ça montre quelles matières sont plus sensibles que d’autres. Depuis oui, je fais plus attention à la température, qui ne doit jamais dépasser 25°C. Cela dit, je trouve que le DPG « garde » un peu la fragrance, il y a moins de « lift » qu’avec de l’éthanol et au niveau de la perception de l’odeur (quand on fait des accords) c’est un peu plus difficile à sentir/évaluer, non ? Ou alors, faire un mélange DPG/éthanol à 50/50, puis diluer les essences avec… Il faudrait que je fasse des essais… (point délicat : comme le DPG et l’éthanol n’ont pas la même densité, il faut faire attention aux quantités ensuite, comme je calcule au poids plutôt qu’au volume…)

    Par ailleurs j’ai entendu parler d’un diluant, le « LR1 26 buteth », avec lequel il serait possible de faire des dilutions simplement dans de l’eau distillée… Connaissez-vous ce produit ?

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    1. Je découvre ce blog. Belle initiative ! Je vais suivre son évolution avec intérêt.
      Cela fait écho à mes recherches actuelles, à savoir pénétrer le monde fascinant de la création de parfum. J’essaye de comprendre leurs genèses. Je décortique le processus de formulation en lisant à droite à gauche, mais avant tout je commence l’éducation de mon nez. La méthode Jean Carles me semble trop ardue et trop ambitieuse pour moi, simple amateur du dimanche (manque de temps, manque de moyens financiers pour réunir les centaines de matières premières, et bien trop seul, sans maître pour me guider) néanmoins je m’essaye à la reconnaissance des huiles essentielles, à la réalisation de quelques accords simplissime. Je fais mes gammes…
      Je comprends qu’il me faudra très vite aborder les matières synthétiques et enrichir ma palette. Mais j’ignore ou me les procurer en petites quantités ? Vous avez une adresse ?
      Merci
      A bientôt

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  3. @Cedrus. Bonjour, et bienvenue en ces lieux odorants (enfin… virtuellement odorants). La méthode Carles a le mérite de confronter les matières de façon systématique (avec son principe 1+9, 2+8, 3+7, etc, pour trouver « l’accord parfait »), mais peut paraître un brin scolaire, laborieuse – et coûteuse en essais. (Cela dit, vous noterez que la parfumerie en tant que « loisir créatif » n’est pas particulièrement bon marché, les matières, surtout les matières naturelles, étant assez onéreuses.) Personnellement je me fie à mon intuition, même si je multiplie les essais. Le mieux est de commencer par le début : chaque matière que vous découvrez doit faire l’objet d’un descriptif (intensité, latence, caractère, etc.) Puis, tâcher de voir les rapprochements possibles, les familles et autres affinités. C’est assez long mais tout à fait passionnant, pour peu que ce genre de découverte vous parle. Vous finirez par avoir une sorte de catalogue d’odeurs avec lesquelles vous vous sentirez plus ou moins familier.
    En ce qui concerne les matières de synthèse, les sites où on peut les obtenir sont surtout basés à l’étranger, la France restant (pour l’instant) fermée aux amateurs et surtout à leur « si petites quantités… ». Chez Robertet, par exemple, ils n’acceptent les commandes qu’à partir de 500€ par ligne de produit. Ça calme 🙂 Bref, en la matière les anglo-saxons sont plus sympas… Quelques liens pour les petites quantités (de 5 à 50 ml et plus) :

    http://www.perfumersworld.com/index.php (compagnie basée en Thaïlande, sérieuse, proposant tant des produits naturels que synthétiques)
    http://shop.perfumersapprentice.com/t-shipping.aspx (basée aux USA, nat + synth)
    http://www.hexapus.nl/en/main.htm (basé en Hollande, surtout synth)

    Bon courage !

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    1. Pour en revenir sur les quelques petits travaux anodins, dont le nettoyage des marmottes (fioles). Je constate qu’il est quasi impossible de les réutiliser sans risquer de contaminer le nouveau mélange.
      Après lavage au produit vaisselle puis trempage 12 heures dans vinaigre blanc et rinçages abondant à l’eau chaude, je constate que les flacons semblent débarrassés de toutes huiles essentielles et autres matières mais par contre les bouchons restent imprégné légèrement. Comme si la matière souple et spongieuse qui tapisse le fond du bouchon était définitivement gorgée de molécules odorantes.
      Pas bon pour les finances ça. À 0,70 centimes le flacon neuf, sachant qu’il faut faire des centaines d’essais.

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      1. En effet, il reste le « fantôme » de l’odeur dans le bouchon ; pas toujours mais parfois, surtout lorsque le flacon avait contenu une matière forte (type acide phénylacétique ou autre). Mais ça ne contamine pas la nouvelle mixture, ce n’est qu’un fantôme, au pire de quelques ppm, assez inoffensif. En parfumerie ça va, en analyse moléculaire ce serait peut-être un problème. Et puis l’on est pas obligé de secouer le flacon non plus…

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    1. Un conseil si vous voulez sauver vos pipettes:
      Lors de vos pesées utilisez plutot des mouillettes biseautés et recueillez les matières premières avec. (certaines trop liquides comme les citrus seront simplement « bues » par le papier; dans ces cas là utilisez les pipettes). Ca se fera au compte goutte. C’est presque chirurgical comme méthode mais c’est très efficace et économique.
      Et, comme le mentionne Céline; vous pouvez aussi mettre vos matières premières en solution ds le DPG (elles sont toutes solubles, pour la plupart). Moi, je mets le bois de gaiac et l’exaltolide à 50% dans le DPG. Et les absolus pateux comme le casto, les résines ou le mimosa à 10% ds l’alcool.
      Bon courage pour vos formulations.
      Alex

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      1. Merci Alex. Je vais essayer le coup des mouillettes biseautées pour certaines manip, en effet ça peut être économique. De toute façon pour les dosages j’ai des codigouttes à chaque flacon ; les matières état toutes diluées dans l’alcool à 5 ou 10%, parfois moins, la masse volumique est identique et les gouttes de même taille, donc pas trop d’imprécision à craindre lors du changement d’échelle pour faire le mix ensuite. Par ailleurs je me demande si le fait de diluer dans du DPG ne fait pas un peu perdre en « lift » lors des essais d’accords… On dirait que le DPG « retient » un peu l’odeur, comme il est moins volatile, n’avez-vous pas cette impression?

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      1. Ou sinon, vous pouvez toujours essayer le TEC (triethyl citrate), c’est un solvant qui peut etre naturel et qui est plus fluide et moins « gras » que le DPG.

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