Créer un parfum

monlabo

Voilà un moment que j’étudie les matières premières, naturelles et synthétiques, que je fais  des essais de mix parfois concluants, parfois beaucoup moins. Connaître les matières premières est primordial. Comme un boulanger doit connaître ses farines, le peintre ses couleurs, le parfumeur doit connaître ses matières. Puissance, caractéristiques olfactives, ténacité, intensité. Il faut s’y coller absolument, sous peine de faire un peu n’importe quoi et de s’adonner à ce que d’aucuns appellent la « touillerie » : on improvise avec des matières qu’on aime, on mélange, et on « voit ce que ça donne ». C’est la méthode empirique, qui parfois – rarement – donne de bonnes surprises. Nombreux essais, beaucoup de ratages, et au bout, parfois un jus plus ou moins « sentable » si l’on est pas trop critique. (Remarquons en passant que le simple fait de mélanger un peu de vétiver avec, par exemple, du pamplemousse, donne un résultat bien supérieur à certains sirops irrespirables qu’on trouve dans le mainstream…) Bien sûr, tout est question de goûts, et là il n’y a pas vraiment de loi. N’empêche.

Pour essayer d’y voir plus clair, outre mes lectures et mes essais personnels, j’ai suivi ce printemps une formation consacrée aux « soliflores », assez instructive et complète. A partir d’une centaine de matières vous reproduisez une rose, un jasmin, une fleur d’oranger, un lilas, un muguet… Vous apprenez à monter une structure pour chaque fleur à partir de deux ou trois matières « charpente ». Par exemple, pour la rose : alcool phényléthylique, rhodinol, damascone beta. Vous avez un point de départ. Ensuite vous pouvez la « verdir », la « fruiter » ou la « rafraîchir », « la cuirer », etc., avec une dizaine d’autres molécules, parfois moins, parfois bien davantage. Intéressant. On peut vouloir rester le plus réaliste possible, créer juste une rose, La Rose (comme celle de Lutens), ou au contraire s’en écarter délibérément en l’intégrant ensuite dans une autre composition (en faire une base, autrement dit). Tout est envisageable.

Actuellement j’en suis à la création, assez compliquée, d’une églantine. L’ancêtre de la rose, botaniquement. C’est une petite rose à cinq pétales, pas extrêmement belle, mais d’odeur douce, légère, un peu citronnée, avec une composante bois (ou tige) assez marquée, très nature. Je trouvais ça intéressant, d’autant que l’églantine me rappelle de nombreuses balades à la campagne (j’ai passé ma jeunesse en Suisse, au vert), où les chemins en étaient souvent bordés. Après la floraison, une fois le fruit arrivé (cynorrhodon), on l’utilisait comme « gratte-cul » pour faire des farces très drôles.

Une églantine, donc. J’utilise une base rose maison, bien fraîche, j’ajoute de l’aldéhyde phénylacétique, une pirazine, et j’ai une ébauche églantine à peu près jouable. En faisant des essais d’accords à la « Carles », et selon, bien sûr, ce que je connais de ces matières sur le plan cinétique (ça aide à ne pas faire cent cinquante essais…). L’accord est stable car ces trois matières sont de ténacité équivalente (quoique la pirazine soit la plus puissante, et de loin, en terme de pression de vapeur). Jean Carles a développé une méthode empirique de création que beaucoup de parfumeurs utilisent encore. Il s’agit de bâtir une pyramide en commençant, évidemment, par la base. Notes peu volatiles et tenaces, qu’on mariera dans un accord solide (mais incomplet olfactivement, lourd) ; ensuite le coeur (les « modificateurs », qui viennent agrémenter et surtout fleurir la base), et finalement on met le chapeau sur tout ça, la tête (hespéridés, notes vertes, le plus souvent). (Pour ceux que ça intéresse, il existe sur le net un développé de cette méthode classique, je ne vais pas m’étendre ici). L’avantage de cette méthode est sa logique au niveau de l’évaporation. L’Air du Temps, de Nina Ricci, est l’archétype d’une telle construction. Etudiée dans toutes les écoles de parfumerie. Pour ma part, je préfère la méthode par blocs. Ou unités olfactives. Par exemple, pour ma composition dite « Vent dans les arbres », j’ai créé le feuillage, puis le bois, puis l’air, le vent de la plaine (aldéhydes et foin absolu, notamment). Par unités visuelles et sensibles, si l’on peut dire. Je viens de la photographie, je me dis que c’est naturel comme démarche. Cette méthode consiste à travailler la composition en blocs séparés, et de les superposer ensuite selon des rapports précis. Ainsi, on se trouve libéré de la base, qui doit comporter forcément un accord de matières « lourdes ». Je crois savoir que les Ellena (père et fille) travaillent plutôt de cette façon ; ils se méfient de la pyramide, la trouvent moins souple, un brin contraignante. Une fois l’ébauche, la forme olfactive trouvée, – l’idée –, ils viennent ensuite apporter des notes qui assureront tenue et diffusion au parfum. (A lire : « Le parfum », de Jean-Claude Ellena, coll. Que sais-je. Instructif.)

Donc j’ai fait mon églantine ; elle est assez réaliste, légère, je peux en faire une petite eau d’été, agréable et optimiste. Mais ce n’est pas tout à fait un parfum, car je n’ai pas beaucoup de notes de fond. Donc, j’ai mis cette petite eau de côté, pour les vacances, et je me suis attaqué à quelque chose de plus narratif, plus complexe. Une journée à la campagne. Avec l’églantine en « base » fleurie centrale. C’est là que les ennuis ont commencé. Et que j’ai beaucoup appris. (C’est souvent comme ça : il faut rencontrer des difficultés, suer, pour vraiment apprendre.)

Une fois n’est pas coutume, j’ai voulu essayer la méthode Carles, avec mon églantine au milieu, en coeur. Et la pirazine, cette coquine, a commencé a jouer une partition totalement dantesque, là au milieu. Je me suis retrouvé olfactivement sous un noisetier ET en face d’une boulangerie. Alors que je n’avais même pas touché à ma base églantine. En fait, certaines molécules, comme cette pirazine, aiment jouer avec d’autres molécules pour montrer qui est la plus forte. Et c’est toujours la pirazine, dans ce cas précis. Elle « remonte », toujours, domine. Et bouffe tout. Le bourgeon de cassis, la rose, le sureau que j’avais dessinés. Tout disparaît, ou presque. C’est magique et infernal. Du coup j’ai dû réduire drastiquement la présence de cette molécule. Qui se retrouve à une dilution de 0,001%. Elle est toujours là mais elle c’est bien calmée. Non mais ho ! On va pas se laisser intimider par une pirazine, quand même.

Autre chose, de fondamental, que ces pérégrinations m’ont rappelé vite fait : le temps est incompressible en parfumerie, c’est une donnée incontournable quand un jus doit maturer. Je m’explique. Quand vous faites des essais (de l’ordre du 1 ou 2ml, pour ne pas gâcher inutilement de matière), vous avez tendance à corriger l’essai suivant si celui-ci ne vous convient pas. Et c’est une erreur si vous le faites trop rapidement. Par exemple l’essai A est « trop fruité ». Vous baissez le fruité dans l’essai B. Or il est possible qu’au bout d’une semaine le premier essai s’améliore de lui-même, soit en fait bien meilleur que tous ceux que vous avez produits à la suite pour… corriger votre premier jet ! Dans la pratique il faut faire quelques variations (mettons A,B,C et D) et LAISSER MÛRIR avant de retoucher quoi que ce soit dans la précipitation. La parfumerie est une école de patience. On ne brusque pas les matières qui font connaissance les unes avec les autres. Qui sympathisent, s’équilibrent (ou parfois se détériorent : votre essai semblait parfait, dix jours plus tard c’est une catastrophe, tout s’écroule…). Le parfumeur expérimenté sait, lui, prévenir un tant soit peu les choses ; il sait « ce qui va se passer si ». Il a l’habitude, et son expérience lui dicte le chemin à prendre ou pas. Au début il s’est trompé, encore trompé. C’est comme ça qu’il a appris. Je n’ai pas encore cette expérience.

Pour l’heure, mon parfum (non-linéaire, qui sera vraisemblablement une EDT ou une eau de parfum – et n’a pas encore de nom) présente les notes suivantes :

En tête : feuille de violette, cassis, camomille bleue.

En coeur : fleur de noisetier, églantine.

En fond : sureau noir, alysson maritime, foin, musc.

Mais ça peut encore changer. Avec le temps 🙂

(En attendant je vais travailler sur une tubéreuse, que j’avais laissé de côté car je n’avais pas toutes les matières pour la base. Et puis nous confectionner – à ma chérie et à moi – une petite eau de plage pour l’été, bien salicylée et solaire.)

Dans mon prochain billet, j’expliquerai comment on différencie un parfum linéaire d’un parfum non-linéaire en terme de création et de rapports de matière. C’est très différent.


11 réflexions sur “Créer un parfum

  1. Hello Nicolai!

    Je vois tout à fait ce que vous vivez dans ce que vous décrivez.
    Une églantine qui sent bien le printemps et une tubéreuse pour l’éte.
    Voila bientot les vacances 🙂
    Par contre j’ai une petite idée pour temperer la pyrazine (elle rentre bien dans la note noisetier?)
    On en reparle bientot 🙂
    Alex

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  2. Hello Alex 🙂

    Oui, en plus de deux petites eaux mixtes et fraîches pour les vacances à la mer… Je vous ferai sentir tout ça. La pyrazine je l’ai bien calmée, en réduisant le dosage surtout, mais peut-être y a-t-il une autre manière de la tempérer par adjonction de matière? En tout cas elle suggère juste le noisetier que je voulais, qui fait pont sur l’églantine et son bois fin. Vous me direz cet été en juin 🙂
    A bientôt, et au plaisirs olfactifs !

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  3. Que d’inspiration!
    Je m’intéresse à la création de parfum très modestement le dimanche 🙂 Et je dois dire que la composition d’un parfum en utilisant la vue, un souvenir imagée ou encore un endroit imaginaire donne une inspiration géniale! J’ai vraiment hâte d’essayer.
    Bon pour l’instant ça attendra un peu car je suis pour l’instant confronté à un problème de taille : où trouver toutes les essences de synthèses pour compléter les huiles essentielles déjà à ma disposition ? Si vous avez des tuyaux…

    Pour l’inspiration, je pense à des scènes d’enfance, ou des voyages… Merci et bonne continuation ; l’écriture est passionnante 🙂

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    1. Bonjour Alexis, et merci. Désolé de ne répondre que maintenant.
      Pour vous aider, quelques liens sérieux où vous pouvez vous procurer des matières synthétiques, et autres :

      Aux USA : http://shop.perfumersapprentice.com/default.aspx

      En Hollande : http://www.hexapus.nl/en/main.htm

      En Thailande : http://www.perfumersworld.com/index.php

      En France c’est hélas plus compliqué. Comme d’habitude quoi 🙂

      N’hésitez pas à chercher sur le web, il y a aussi des maisons en Angleterre et en Allemagne, qui proposent des naturelles intéressantes.

      Bon courage. (Il en faut un peu, mais tout est possible.)

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  4. Bonjour Nicolaï,
    Merci de votre réponse ! Entre temps, j’ai parcouru les autres articles du blog… c’est vraiment passionnant 🙂

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  5. PS : je n’aurai jamais trouvé les 2 derniers liens sans votre aide. Je m’étais déjà rendu sur le premier mais les frais de port et de douane m’ont faits un peu peur… Le site hollandais devrait faire mon bonheur 🙂

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    1. Oui, l’avantage de rester en Europe c’est que vous n’avez pas de frais de douane -parfois assez élevés. Avec le site hollandais, vous avez de quoi débuter avec les matières synthétiques essentielles. Le temps d’en faire le tour, de les apprivoiser, quelques mois vont déjà s’écouler 🙂

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  6. Bonjour Nicolaï,
    Depuis quelques temps je me laisse emporter par la passion des parfums et je me suis constitué un orgue de matières premières naturelles. J’ai essayé plusieurs créations dont certaines sont plutôt réussies. Je viens juste d’élargie ma palette avec des matières synthétiques. Et là c’est plus opaque car je ne parviens pas à obtenir de fiches techniques sur ces matières là. Le principal élément qui me manque est la préparation des matières en poudre comme la coumarine, la calone ou encore l’ambroxan. Savez-vous comment préparer ces matières premières en poudre avant de pouvoir les utiliser avec les autres matières premières, au goutte à goutte?
    Merci de votre attention,
    A bientôt,
    Ludovic

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    1. Bonjour Ludovic.
      Quelle que soit la présentation de la matière première pure (liquide, résine, poudre, etc), il faut diluer poids/poids. Par exemple, si vous voulez une solution de calone à 1%, il vous faut diluer 0,1g de poudre dans 9,9g d’alcool (à minimum 90°). Pour cela il est indispensable de se munir d’une balance qui pèse au 100e de gramme, voire au millième. C’est la manière la plus précise de travailler.

      Bonne continuation.

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  7. Concernant certaines matières premières de synthèse, il existe le site français « Proxisanté » où l’on trouve un assez bon choix, sans frais de douane ou autre. Le site est bien fait, clair et les produits assez abordables. On y trouve aussi de très belles huiles essentielles, des absolues etc…

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