Notes, accords, linéarité

Quand on parle de l’âme d’un parfum, sa signature caractéristique, son « accord dominant », on évoque en fait le dosage équilibré de trois types de notes odorantes : notes dites « de tête » (elle s’évaporent rapidement, leurs molécules étant plus légères), notes dites « de coeur » (évaporation plus lente), enfin notes dites « de fond » (évaporation lente, molécules lourdes, persistance accrue de la matière sur le support). Ces trois types de note s’étagent dans un parfum selon ce que l’on nomme la « pyramide olfactive » (concept proposé par le parfumeur Jean Carles dans les années 50). Les notes de tête étant généralement plus intenses et plus « hautes », elles se trouvent au « sommet » de la pyramide. Suivent, en dessous, le coeur, qui amène le « volume », et enfin le fond, ou « la base », siège de la trace mémorielle qui subsistera longtemps sur, par exemple, un foulard…

Lorsqu’on applique une fragrance (lors d’un « pshitt ») toutes les variétés de notes sortent du flacon, bien entendu. Mais ne se font sentir dans un premier temps que les notes les plus volatiles – celles de tête, donc. Suivies par le cortège des autres.

On peut dès lors proposer un schéma comme celui-ci, selon deux axes : de l’intensité olfactive pour l’un, de la persistance dans le temps (c-à-d la ténacité) pour l’autre :

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Exemples de notes de tête : citron, orange, mandarine, cédrat, yuzu – tous les hespéridés ; les notes vertes de synthése ou autres isolats comme le cis-3 hexenol, le triplal ; le linalol, certains aldéhydes ; certains bois, comme le cyprès ; certains aromatiques comme la menthe poivrée, le basilic, le romarin… ; la lavande en huile essentielle.

Exemples de notes de coeur – dites aussi « modificateurs » car elle modifient la perception des notes de fond, voire de tête :  les épices (poivres, cannelle, cumin (presque une note de fond, lui), les absolues de fleur (tubéreuse, jasmin, rose…), absolus d’aromatiques (basilic, lavande), les huiles essentielles de carotte, céleri, sariette…, l’absolu d’algue, civette, etc. En tenant compte du fait que ces matières naturelles sont en elles-même des « mini-parfums » dans la mesure où elles contiennent chacune moultes molécules différentes (ayant des temps différents d’évaporation…) ; on tient compte, dans ce cas, de la « moyenne » en terme de persistance de l’odeur. C’est plus mesurable, plus clair avec les notes de synthèse, qui ont des temps d’évaporations et des caractéristiques plus précises et mieux définies – car uniques. En note de coeur, par exemple : acétate de benzyle, hydroxycitronellal (note muguet), Scentenal®, damascone (entre dans la rose), allyl amyle glycoate (fruité), hedione (floral aqueux), etc. (je sais, c’est un peu rébarbatif 😉 , molécules dont la durée sur mouillette à 20°C varie entre 12 heures et trois jours (conc. à 10%) ; dont la durée sur peau (plus chaude, donc ça va plus vite) varie entre 3h et une petite journée…

Exemples de notes de fond : les baumes et résinoïdes (benjoin, ambre fossile, ciste, styrax, vanille, etc.), certains bois lactés (santal), le vétyver, les mousses d’arbre, le patchouli, l’absolu de tabac, de cacao… et le musc naturel, l’ambre gris (difficiles à trouver ou « interdits »). Puis, au rayon des synthétiques, un choix presque infini de molécules, aux performances parfois inégalables : muscs macrocycliques, lyral, salycilates, acétates divers, frambinone, ambres de synthèse type ambroxan, calone, etc. Un isolat comme l’acide phénylacétique (odeur d’abord miellée, puis animale, urique) persiste plus de deux mois sur touche, même à 1%… avis aux amateurs ! (cela dit c’est une matière étonnante, j’en parlerai à l’occasion).

Ceci étant posé, on distingue deux types de fragrances (parfum, eau de toilette, cologne, peu importe) : le type « linéaire », dont l’accord principal (l’âme) varie peu voire pas du tout au cours de l’évaporation ; et le type « non-linéaire », où la succession d’accords, de facettes, semblent « raconter » une histoire, sorte de promenade olfactive le temps de l’évaporation totale (promenade si possible cohérente et équilibrée).

Exemples de parfums linéaires : J’adore, de Dior (un bouquet qui varie peu), Narcisso Rodriguez for Her (accord musqué-chypré reconnaissable et persistant, du début à la fin – on aime ou pas. Moi j’aime bien.)

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On remarque sur ce schéma que les notes jouent de concert, comme si l’accord principal « traversait » toute l’évaporation, depuis le départ jusqu’à la fin. L’âme du parfum, très présente dès l’ouverture, et durable, caractérise immédiatement la fragrance, partant, le sillage. Pour autant que l’accord soit intéressant, le parfum est « immédiatement reconnaissable ». C’est une option que certains apprécient, ou pas ; car la fragrance « linéaire » peut parfois sembler monotone, dire « toujours la même chose ».

Le schéma ci-dessous montre l’autre option : la fragrance non-linéaire, ou « narrative ».

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Là, on assiste à tout le développement du parfum, ses différentes phases, son déroulé, dans un défilé presque olfacto-graphique.

L’art du parfumeur va être de raconter, en une suite de « tableaux » qui vont former par leur cohérence et leur équilibre, une histoire, une succession d’émotions odorantes plus ou moins entremêlées.

Exemple de parfum non-linéaires : Orfeo Mio (Annick Goutal), une promenade olfactive dans un jardin d’hespéridés (agrumes), au départ, avec pause çà et là (sur, par exemple, une note bourgeon de cassis que tout le monde n’apprécie pas toujours : note « pipi de chat »), une « évolution » ensuite sur la figue, la mangue, qui virevolte sous des accents lactés-menthés, etc. Promenade estivale, toute de fraîcheur et de douceur (que personnellement j’aime beaucoup) ; avec une terminaison musquée, chaude. Les parfums Serge Lutens, enfin certains, certains aussi de l’Artisan Parfumeur, sont de ce type : une promenade séduisante, narrative, dans un cadre choisi.

Il est à noter que certains parfums non-linéaires ont en leur sein un accord si caractéristique – d’aucuns diront : unique –, qu’ils parviennent à être identifiables malgré les différentes phases qu’ils donnent à sentir.

Vous, que préférez-vous ? Linéaire ou non-linéaire ?


5 réflexions sur “Notes, accords, linéarité

  1. Il est passionnant, votre article. Je ne connais pas particulièrement le monde des parfums, et ne me parfume pas moi-même, mais je me fie pas mal aussi à mon nez, et je trouve qu’il y a en l’occurrence, particulièrement sur cette dichotomie linéaire/non linéaire, un parallélisme troublant avec les vins (bien que cela soit probablement moins maîtrisé pour ces derniers). Certains sont très monolithiques, partent d’un point A à un point B (pour les arômes du moins) et ne changent pas en cours de route ; et d’autres vous « racontent » une histoire, le plus souvent les plus âgés, les plus complexes aussi, ceux qui exaltent le terroir où ils sont nés – et l’on n’a pas fini de tourner le verre qu’ils ont déjà changé de parfum, de bouquet. Par ailleurs le vocabulaire des arômes est comparable. Je ne sais pas si l’on y parle de parfums de tête, de coeur ou de fond (je ne crois pas) mais je suis à peu près persuadé que la différence linéaire/non linéaire y existe de même (à ceci près, comme je l’ai dit plus haut, que dans les parfums, les choses sont probablement plus maîtrisées que dans les vins, où le vigneron a à composer avec la variabilité du terroir et le vieillissement du vin.)

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  2. @le boldu. Merci de votre pertinent commentaire. En effet, on peut lire un parallélisme, en tout cas une similitude perceptive, entre les arômes du vin et les parfums : les arômes étant des molécules odorantes que le nez perçoit par rétro-olfaction. A ceci près, peut-être, que l’arôme d’un vin est perçu dans une certaine immédiateté par rapport à un parfum qui lui, se déploie parfois pendant quelques heures, voire quelques jours si les notes de fond sont tenaces.
    Pour ce qui est des terroirs, c’est la même chose pour les composés naturels des parfums : les matières ont leur origine, subissent parfois les caprices climatiques (il y a des années à millésime, aussi) ; un vétiver d’Haïti, par exemple, sera différent d’un vétiver de madagascar, ou d’Inde, plus fumé. C’est une des raisons pour lesquelles dans l’industrie de masse on utilise de préférence des molécules de synthèse, à la stabilité traçable et mesurable. Pas de souci de « changements » inopportuns suivant l’origine des essences…

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    1. Passionnant! C’est une très bonne analyse des structures des parfums ! On sent le passionné 🙂
      Je comprends pourquoi mon post sur Escentric Molecules vous a fait réagir.
      Moi, je sais qu’en parfumerie il n’y a pas de règles; on peut créer un parfum linaire ou au contraire un parfum bourré de facettes.
      Ensuite, si on se sent de la « vieille école » on peut travailler son parfum pour qu’il suive une pyramide olfactive classique. Un Shalimar, par exemple, classique des classiques, suit un processus particulier puisqu’il n’est pas linéaire (il évolue et vit différemment sur la peau et a plusieurs moments de la journée et aussi dévoile des facette inattendue selon la pression atmosphérique). Les citrus éclaboussant le départ « cachent » un cœur et un fond richement charpenté. Ce parfum suit une lente évaporation de ses matières, il s’effeuille et vous suggère une histoire.
      Comme vous le mentionnez Narciso Rodriguez est vraiment linéaire. Comme un shampoing ou une crème de soin. De A à Z, il sent les muscs de synthèse + quelques notes florales.
      Par contre, je trouve « J’adore » bien plus facetté (et non pas parce que la formule dépasse les 80 composants) mais parce qu’il contient des notes qui apparaissent (melon, ylang, note ozonique, notes de muguet, de mousse, etc.) pour ensuite laisser place à d’autres notes, comme un long cortège qui s’évapore.
      Basiquement, je pense que plus une formule est longue et moins elle est linéaire.
      Pour ma part, j’aime les parfums non linéaires c’est moins ennuyeux (c’est comme une route dans la cordillère des Andes… 🙂

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      1. Merci pour votre passage, Alex. En effet, les réactions au sein d’une fragrance, au niveau des interactions moléculaires, ne peuvent pas toutes être prévisibles, on peut être surpris ; ce côté « science inexacte », un peu indomptable, donne un certain charme à la parfumerie, sans quoi celle-ci sombrerait dans une sorte de rigidité clinique, de froideur calculée. Il y a des règles, certes, des principes séculaires et éprouvés, mais parfois des exceptions semblent surgir où on ne les attend pas… et il faut recommencer lol
        « Plus une formule est longue et moins elle est linéaire » ; je pense aussi comme vous, et cela me semble assez logique en fait : il serait bien compliqué de mettre en résonance autant de matières pour ne former qu’une seule et unique impression olfactive de A à Z. A moins d’obtenir une sorte de bouillie olfactive, l’équivalent d’un « gris-marronasse » en peinture lorsque tout est mélangé. Là, les chances d’obtenir quelque chose d’agréable sont rares je pense.

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